Centres fermés : le soin sous tutelle de la répression
C’est un fait bien documenté que les lieux de privation de liberté sont des endroits dans lesquels le respect des droits fondamentaux n’est pas une priorité. Derrière les murs, les voix s’élèvent pour dénoncer les mauvais traitements. Parmi ces lieux d’enfermement, on retrouve les centres fermés.
Les centres fermés sont les centres de détention administrative pour personnes privées de papiers en Belgique. Ils sont gérés par l’Office des étrangers (OE) sous la direction de la ministre de l’asile et la migration. Dans ces centres, l’État belge enferme les personnes qu’il estime ne pas être en ordre de séjour, les qualifiant « d’illégales », en attente de leur expulsion du territoire belge. Ce sont les voix de ces personnes que nous relayons ici.
Nous sommes un collectif qui lutte contre l’enfermement des personnes sans-papiers. Nous voulons faire sortir leurs voix au-delà des murs. Nous nous battons pour un monde sans frontières et sans prisons, dans lequel chacun·e serait libre de vivre, circuler et s’installer où iel le souhaite.
Les centres fermés bafouent de nombreux droits fondamentaux, notamment l’accès à des soins de santé de qualité.
L’indépendance médicale : une fiction
Dans chaque centre fermé, il y a un service médical (composé d’un·e médecin et d’infirmier·ères). Ce personnel est directement employé par l’OE. Comme c’est le cas pour les prisons, le personnel médical ne dépend donc pas du ministère de la santé. Cette subordination structurelle soulève un problème majeur : comment garantir une véritable indépendance médicale quand le personnel médical est salarié de l’institution qui est elle-même chargée d’organiser la détention et les expulsions ?
En théorie, il est prévu qu’un service médical soit accessible en permanence dans les centres, et que les médecins conservent leur indépendance professionnelle. En pratique, cette indépendance est largement illusoire. Le/la médecin du centre est tenu·e d’assurer le suivi médical, mais dans la majorité des centres iel n’est que très peu présent·e et accessible. Iel valide entre autres les certificats « Fit to Fly », qui attestent qu’une personne est « apte » à être expulsée par avion. Iel devient dès lors à la fois soignant·e supposé·e et acteur·ice d’une politique répressive. Les soignant·es, pris·es dans une structure de contrôle, ne peuvent accomplir leur mission première.
Le soin devient un outil administratif, et la souffrance des personnes détenues se transforme en simple donnée, négligeable dans la logique d’expulsion.
Des soins souvent symboliques et inadaptés
De nombreux témoignages rapportent toutes sortes de problèmes médicaux, qui laissent les personnes dans des états d’urgence et d’abandon extrêmes. Quel que soit le symptôme, on nous rapporte que la réponse est souvent la même : paracétamol ou calmants. Le recours à des « camisoles chimiques » (sédatifs ou antipsychotiques administrés de manière contrainte ou abusive) est également évoqué dans certains cas, loin d’être rares.
De plus, les consultations externes auprès d’un·e spécialiste sont très difficilement accessibles (rarement autorisées, et aux frais de la personne détenue). Une des réponses classiques donnée aux personnes est : « Vous vous soignerez dans votre pays après votre expulsion » (et ce indépendamment de la qualité des soins de santé dans le pays de destination, de l’inaccessibilité de certains traitements, ou encore du danger encouru par la personne à son arrivée).
Des organisations comme Médecins Sans Frontières (MSF) tentent d’agir pour permettre le respect des soins médicaux dans les centres fermés. Depuis peu, un projet a été lancé pour organiser des visites de médecins bénévoles dans les centres. Leur objectif : visiter des personnes précises pour donner un avis consultatif complémentaire à celui du/de la médecin du centre. Ce suivi par MSF n’est pas thérapeutique : il a uniquement pour but d’assurer que les détenu·es reçoivent des soins adaptés. Dans certains cas, le rapport médical produit par MSF peut être mobilisé par l’avocat·e de la personne concernée lors des démarches juridiques.
MSF est constamment en recherche de médecins volontaires pour rejoindre le pôle centres fermés. Si ce type d’engagement peut vous intéresser, nous vous encourageons à prendre contact avec elleux.
L’absence de suivi psychologique est tout aussi préoccupante. Les quelques psychologues qui y exercent dépendent aussi de l’OE, et ont pu être perçu·es (selon MSF) comme étant « chargés de faire accepter la détention » plutôt que d’apporter un réel soutien. Dans un tel contexte, comment instaurer un lien de confiance thérapeutique et apporter un réel soin ?
Une détresse psychique structurelle
Comme dans tous les lieux de privation de liberté, l’enfermement contraint et les conditions de vie (promiscuité, nourriture inadaptée, répression) créent un milieu particulièrement anxiogène. La particularité des centres fermés est que les personnes sont détenues pour une durée indéterminée (en théorie deux mois maximum avec quelques prolongations, mais dans la pratique c’est souvent beaucoup plus), et que leur détention est marquée par la peur constante de l’expulsion. Pourtant déjà particulièrement vulnérables suite à leur parcours migratoire et à l’instabilité de leur situation administrative, les personnes subissent une détérioration de leur santé mentale ainsi que des pressions psychologiques.
« Sans vous mentir, psychologiquement on n’est pas bien du tout. Moi, j’ai l’impression je vais devenir fou. Y’a plein d’idées qui me viennent en tête, je ne pense même pas à ça dehors. Mais ici, c’est comme si c’était normal, t’es obligé de penser à ça pour passer le temps. »
On nous rapporte que de nombreuses personnes développent des troubles anxiodépressifs, des syndromes de stress post-traumatique, ou sombrent dans la désespérance. Les grèves de la faim, les automutilations ou les suicides ne sont pas des faits isolés : ils révèlent une détresse extrême dans un système qui refuse d’écouter. Dans les centres et en dehors, les grèves de la faim sont un moyen de protestation. La mise en danger de son propre corps devient un moyen de résister à la détention. Un moyen de reprendre le contrôle sur des libertés arrachées.
« Moi aussi je crois que je vais arrêter de manger, c’est tout ce qu’il me reste à faire pour obtenir la liberté. Un homme est en grève de la faim depuis quarante jours. Il va crever, et on est là à ne rien pouvoir faire. C’est de la torture de voir ça. »
Des morts sous silence
Le décès de Tamazi Rasoian au centre fermé de Merksplas en février 2023 est une triste illustration de la violence de ce système opaque. Après une grève de la faim, cet homme kurde d’origine géorgienne est retrouvé mort dans sa cellule. Sa famille, ses codétenus et plusieurs ONG ont dénoncé des traces et blessures suspectes sur son corps, mais l’OE a rapidement conclu à une « mort naturelle ». Des codétenus ont évoqué des injections forcées (possiblement d’antipsychotiques). La famille n’a toujours pas obtenu de réponses aujourd’hui.
Ce drame n’est pas isolé : de nombreux décès en centre fermé ont été classés sans suite, faute de mécanismes de contrôle indépendants. On pense notamment au plus récent décès de Mahmoud F. au centre fermé 127bis, en octobre dernier. Il s’agit a priori d’un suicide, mais une enquête est désormais ouverte pour déterminer les circonstances exactes de sa mort. Comme pour les autres décès survenus dans les centres fermés (près d’une dizaine sont répertoriés au cours des dix dernières années), le personnel des centres, l’OE et le ministère de l’asile et la migration les autorités s’expriment très peu, voire pas du tout.
La privation de liberté nuit à la santé, quelles que soient les conditions de détention
Les centres fermés en eux-mêmes sont destructeurs, autant pour la santé physique et mentale. La privation de liberté, même à durée limitée, est contraire aux droits fondamentaux. Notre collectif milite pour qu’un jour, ces centres n’existent plus et que le système de frontière soit aboli.
Nous ne militons pas pour l’amélioration des soins de santé ou des conditions de détention dans ces prisons : nous militons pour la fin pure et simple de l’enfermement, que ce soit pour des raisons administratives ou judiciaires.
Article écrit à la demande de l’asbl I.Care, qui s’intéresse à la promotion de la santé en milieux fermés. L’article a été publié dans la revue MursMurs de l’hiver 2025, qui porte sur la pratique du care en milieu hostile fermé (disponible ici : https://indd.adobe.com/view/b26399de-31f9-4399-b4c6-b52c49777985).
Sources :
- https://www.gettingthevoiceout.org/pression-et-impact-sur-la-sante-physique-et-psychologique-des-personnes/
- https://bruxellesdevie.com/2023/08/31/revelations-sur-la-mort-de-tamazi-rasoian-au-centre-ferme-de-merksplas-en-belgique-la-direction-coupable/
- https://www.gettingthevoiceout.org/revelations-de-mediapart-sur-la-mort-de-tamazi-dans-le-centre-ferme-de-merkplas/
- https://www.gettingthevoiceout.org/suicide-dun-homme-palestinien-cette-nuit-au-centre-ferme-127bis-rest-in-power-mahmoud-ezzat-farag-allah/
- https://www.maisonmedicale.org/nous-les-soignants-en-centres-fermes/
- https://www.cire.be/wp-content/uploads/2011/10/impacts-psychologiques-medicaux-detention-centre-ferme.pdf
- https://www.cire.be/wp-content/uploads/2011/11/etat-des-lieux-centres-fermes.pdf
- https://www.caritasinternational.be/wp-content/uploads/2017/01/etat-des-lieux-des-centres-fermes-2016-abstract.pdf
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