Le grand retournement
L’extrême droite est aux portes du pouvoir en France. La décision insensée d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale le soir même d’une victoire retentissante du Rassemblement National lui a ouvert une voie royale. Si la responsabilité du président français est écrasante, il serait trop commode de ne pas prendre en compte les très nombreux signes qui annonçaient ce séisme. Des signes qu’on retrouve largement en Belgique, même si la configuration n’est pas tout à fait comparable.
Parmi ces signes, il y a la récupération d’idées d’extrême droite d’une partie du champ politique. Cette porosité a grandement contribué à banaliser une extrême droite qui apparaît du coup mainstream, voire même modérée à l’occasion (on se souviendra du « Je vous trouve un peu molle, Madame Le Pen » de Gérald Darmanin au sujet de l’immigration). Dans cette configuration, le RN peut se contenter de ne pas trop s’avancer sur un programme crédible et de capitaliser sur les mécontentements. C’est d’autant plus facile qu’il n’a jamais exercé le pouvoir et n’a donc aucun bilan à défendre.
On assiste aujourd’hui à un brouillage total des repères et des valeurs, alimenté par des responsables politiques, français comme belges, qui empruntent au populisme et assimilent l’extrême droite et des partis qualifiés d’extrême gauche dans un objectif évident de délégitimation. Ce brouillage permanent aboutit à un retournement vertigineux qui conduit une partie du monde ouvrier, des personnes issues de l’immigration, des communautés juive ou LGBTQIA+ à voter pour un parti raciste, au passé antisémite (avant d’opter pour un philosémitisme opportuniste qui permet de cibler les musulmans), islamophobe, sexiste, transphobe et autoritaire.
C’est ce même retournement qui conduit Arno Klarsfeld (fils de Serge et Beate Klarsfeld, figures de la communauté juive en France, connus pour avoir traqués d’anciens nazis) à déclarer en juin dernier que « l’extrême droite est à l’extrême gauche » et que le RN « constitue aujourd’hui un rempart contre l’antisémitisme des islamistes et de l’extrême gauche ». Retournement encore qui conduit l’Université de Stanford en Californie, assaillie de procédures judiciaires ruineuses, à mettre en berne son Observatoire d’Internet, créé pour lutter contre la diffusion de fausses informations en ligne. Une partie de la droite américaine s’est réjouie d’avoir pu mettre fin à un « grand programme de surveillance de masse et de censure ». Le monde à l’envers.
On pourrait multiplier les exemples. A la question « D’accord, mais que peut-on faire ? », décrypter ce qui se joue et rappeler les balises en termes de droits humains est certainement nécessaire, mais tout aussi certainement insuffisant. Il y a un vrai besoin de remise en question de la part des partis politiques, une nécessité de créer une offre politique avec un récit collectif, des perspectives de vie en société crédibles et enthousiasmantes. Comme association strictement indépendante, il n’appartient pas à la Ligue de prendre position pour tel ou tel parti mais de les appeler à remettre les droits fondamentaux au cœur de leur engagement et à agir de manière cohérente avec ces droits, ce qui est loin d’avoir été le cas ces dernières années. Et d’ici là, il faudra plus que jamais maintenir le cordon sanitaire, tant politique que médiatique, comme une des dernières digues contre les politiques du pire.
Pierre-Arnaud Perrouty
Directeur
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