Un permis accordé pour le centre fermé à Jumet
Article écrit en collaboration avec le média indépendant Bruxelles Dévie
Malgré la récente victoire avec le permis d’urbanisme bloqué en septembre dernier, le projet de centre fermé à Jumet (proche de l’aéroport de Charleroi) continue bel et bien. Le ministre wallon de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire, François Desquesnes (Les Engagés), a récemment accordé le permis d’urbanisme, sous conditions. L’infrastructure prévoit d’accueillir plusieurs centaines de personnes en séjour dit « irrégulier », qui y seraient détenues administrativement en vue de leur expulsion hors du territoire belge. À la tête de la Ville de Charleroi, le bourgmestre Thomas Dermine (PS) ne semble pas s’y opposer. Déclarée en 2023 « Ville Antifasciste », Charleroi accueille un projet qui est pourtant de ceux et celles qui incarnent le fascisme.
Le projet remonte à 2017, lorsqu’il est mis sur la table par Theo Francken (N-VA), alors secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration. En 2019, le dossier est pourtant stoppé net : le ministre wallon de l’époque, Carlo Di Antonio (Les Engagés), refuse le permis d’urbanisme, suivant notamment les avis négatifs de l’administration.
« Nous sommes très en colère », réagit Valter Iurlaro, du collectif Ni Jumet, ni ailleurs (qui lutte contre le projet de centre fermé à Jumet). « Cette décision est incompréhensible. En 2019, Carlo Di Antonio avait refusé le permis. Aujourd’hui, un ministre du même parti l’accorde, et ce malgré les réserves exprimées par l’administration. » Pour les opposant·es au projet, la bataille n’est pas terminée. Un recours suspensif devant le Conseil d’État est désormais envisagé.
Centres fermés : une violence d’État normalisée
Chaque année, plusieurs milliers de personnes sont enfermées administrativement dans les centres fermés belges, en vue d’être expulsées vers leur « pays d’origine ». Ces lieux incarnent l’un des visages les plus violents de la politique migratoire belge, une politique profondément raciste. Car ces centres s’inscrivent dans un héritage colonial, en reproduisant une hiérarchie des mobilités : les personnes originaires des (anciens) pays colonisateurs circulent librement, tandis que celles originaires des (anciens) pays colonisés sont entravées, contrôlées et réduites à une force de travail exploitable.
Les conditions de détention dans ces centres sont régulièrement dénoncées comme inhumaines par les personnes que l’État belge enferme. Début octobre, Mahmoud, jeune demandeur d’asile palestinien, s’est donné la mort au centre 127bis (proche de Zaventem). Et ce n’est malheureusement pas un cas isolé : selon le collectif Getting the Voice Out, des décès surviennent annuellement dans les centres de détention administrative en Belgique. Ces morts ne sont ni des accidents, ni des exceptions. Elles sont des conséquences directes d’un État répressif et des politiques migratoires racistes et meurtrières qu’il applique.
Quand la rhétorique d’extrême droite devient consensuelle
En 2019, le collège communal de Charleroi se disait pourtant « fermement opposé au projet » et affirmait vouloir faire « tout ce qui était en son pouvoir pour barrer ce projet, voulu et imposé par le gouvernement fédéral ». À l’époque, le PS était dans l’opposition fédérale.
Fin-2019, le parti a rejoint la coalition Vivaldi au gouvernement fédéral. La vie des personnes sans-papiers semble avoir pesé bien léger face aux équilibres gouvernementaux. Paul Magnette (PS, à l’époque bourgmestre de Charleroi) a renoncé à ses engagements et, pire encore, il a repris de manière décomplexée les mots, les cadres et les mensonges de l’extrême droite dans des prises de positions sur le projet de centre fermé à Jumet.
Dans son Projet de ville 2019-2024, Charleroi se proclamait pourtant « ville inclusive », s’engageant à « utiliser tous les moyens légaux pour s’opposer à la construction de centres fermés sur son territoire ». En 2024, Paul Magnette déclare alors « assumer » l’exécution des ordres de quitter le territoire (OQT) pour les personnes en séjour soit-disant illégal « ayant commis des actes criminels », citant notamment le trafic de drogue et la traite d’êtres humains. Une déclaration qui entretien une confusion dangereuse largement utilisée en politique : associer les personnes sans titre de séjour au mot « criminel·les ».
L’idée selon laquelle les personnes détenues en centres fermés seraient des « criminel·les » est fallacieuse : elle entretient un imaginaire raciste qui associe les personnes sans titre de séjour au danger. Mais elles sont détenues dans ces centres par l’État belge pour une seule raison : ne pas avoir les « bons papiers ». C’est pourtant l’État belge qui leur refuse des titres de séjour et qui restreint toujours davantage les voies légales de migration. Présenter ces personnes comme des dangers, des menaces, leur permet de justifier aux yeux du public des politiques migratoires de plus en plus répressives et violentes.
Un centre fermé est un projet politique d’extrême droite
Les politologues s’accordent généralement sur trois caractéristiques centrales de l’extrême droite : le nationalisme, l’inégalitarisme et le sécuritarisme, une définition de la présidente de la Ligue des droits humains Sibylle Gioe et du chercheur François Debras. Ces trois dimensions sont au cœur même de l’existence et du fonctionnement des centres fermés.
- Le nationalisme, d’abord, puisqu’ils excluent certaines personnes du territoire sur base de leur nationalité.
- L’inégalitarisme, ensuite, car ils organisent une différence radicale de traitement entre les personnes originaires de l’Union européenne et les autres.
- Le sécuritarisme, enfin, qui se manifeste par la privation de liberté, l’enfermement, les barbelés, la surveillance permanente, etc.
Le système-frontière permet la libre circulation des marchandises, des touristes et des expatrié·es, mais se referme brutalement sur les personnes migrantes qu’il juge ne pas avoir leur place sur son sol. Il légalise ainsi le racisme et utilise les centres fermés comme outil de contrôle, de répression et d’expulsion.
En acceptant ce projet de centre fermé à Jumet, la ville de Charleroi participe à un continuum raciste historiquement défendu par l’extrême droite. En présentant l’immigration comme une menace et en légitimant des dispositifs sécuritaires toujours plus violents, le collège communal (PS et Engagés) joue son jeu.
Il semble néanmoins important de rappeler que les centres fermés et la répression de la migration ne sont pas uniquement des projets portés par l’extrême droite : ce sont des discours diffusés par tous les partis politiques en Belgique, de gauche comme de droite. Les positionnements du PS et des Engagés concernant le projet de centre fermé à Jumet en sont la preuve.
Il n’existe pas d’enfermement humain
« La détention en centre fermé ne peut se concevoir que dans des conditions pleinement respectueuses de la dignité humaine », affirme Thomas Dermine, l’actuel bourgmestre de Charleroi.
Les partis dits de gauche se félicitent d’avoir inscrit dans la loi l’interdiction d’enfermer des enfants : après de nombreuses négociations, le gouvernement Vivaldi arrivait à un accord en 2023, en inscrivant dans la loi qu’un·e enfant ne peut pas être enfermé·e à cause de son statut de séjour. Thomas Dermine n’a d’ailleurs pas manqué de le rappeler, avec une certaine fierté. Pourtant, l’accord de gouvernement Arizona n’a pas garanti cela dans la durée : il prévoit de réévaluer la loi après deux ans, ce qui laisse entendre qu’un retour légal de l’enfermement des enfants reste possible à l’avenir. De plus, il existe encore les maisons de détention, qui sont également assimilables à de la détention d’enfants.
Lorsqu’il s’agit d’enfants, l’indignation est unanime. Pour les autres, l’enfermement devient acceptable, à condition qu’il soit qualifié d’« humain ». Mais que signifie un enfermement humain ? Est-ce seulement possible ?
Les personnes détenues en centres fermés racontent une toute autre réalité.
« C’est de pire en pire ici. On traite mieux les chiens que les humains. Il n’y a pas de mots », témoigne R., depuis le centre fermé de Bruges.
Le collectif Getting the Voice Out fait sortir la voix des personnes détenues dans les centres fermés. Ces personnes racontent les ravages de l’enfermement, qui en plus est arbitraire et sans date de sortie. La menace de l’expulsion imminente qui plane au-dessus des têtes. La répression, les violences physiques et psychologiques par le personnel du centre et les gardien·nes. Les conditions sanitaires déplorables, dont de nombreuses infestations de punaises de lit. Les repas fades, insuffisants. Et encore tant d’autres horreurs.
Le message porté par Getting the Voice Out est clair : un centre fermé, même avec de « meilleures conditions de détention », ce n’est ni humain ni acceptable. C’est la privation de liberté elle-même qui est destructrice, meurtrière. C’est le fait que l’État belge arrête, enferme et expulse les personnes qu’il considère comme « indésirables » qui est à dénoncer.
Une mobilisation qui continue
Bien que le permis soit accordé par la région wallonne, rien n’est encore terminé. Les recours juridiques, la mobilisation militante, associative, syndicale et citoyenne restent essentiels. La CSC Charleroi – Sambre et Meuse, confédération des syndicats chrétiens, s’oppose clairement au projet. Des collectifs locaux, des militant·es, des personnes concernées refusent que l’enfermement reste une norme silencieuse.
Sources :
- https://www.gettingthevoiceout.org/la-realite-de-vie-dans-les-centres-fermes/
- https://www.amnesty.be/infos/blogs/blog-paroles-chercheurs-defenseurs-victimes/article/pourquoi-racisme-systematique-fortement-systemes-migration-asile
- https://www.rtbf.be/article/la-ville-de-charleroi-se-declare-ville-antifasciste-11141276
- https://stuut.info/Parole-parole-parole-au-conseil-communal-de-Charleroi-7185
- https://www.revuepolitique.be/cest-dextreme-droite-soutiller-pour-qualifier-des-discours-et-des-propositions-politiques/
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